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25th Enero
2010
written by zonafantasma
Photo : C. Helie/Gallimard

Photo : C. Helie/Gallimard

Javier Marías a achevé sa trilogie de «Ton visage demain». On ne trouve aucune autre entreprise contemporaine à laquelle comparer cette construction borgésienne d’un livre infini.

On ne peut sortir totalement rassuré d’un entretien avec Javier Marías. Ce n’est pas sa courtoisie anglo-ibérique qui est en cause ; ni ses talents de polyglotte qui lui permettent même en français, d’aller chercher le plus précis de la pensée ; ni sa disponibilité qui lui vaut de se souvenir de votre nom des années après une précédente rencontre. Non. Il ne s’agit pas de tout cela. Dans ce grand bureau lambrissé au coeur de Paris, une curieuse impression ne vous lâche jamais. Désormais, Javier Marías entre et sort de son livre à loisir et devient à tout moment le narrateur du roman et votre interlocuteur. Voilà huit ans et 1 400 pages que Jacques-Jaime Deza, héros de «Ton visage demain», nous a donné rendez-vous. La trilogie est aujourd’hui achevée. Chacun des volumes rassemble deux ou trois livres. Il s’agit d’une histoire inscrite dans un temps dilaté que l’on peut après tout facilement résumer. Jaime Deza est engagé à Londres par le MI6, cellule secrète du renseignement britannique comme agent. Son talent, assez vite décelé par un de ses vieux amis anglais, Sir Peter Wheeler, est de deviner qui se cache en vous. Quel est l’homme que vous êtes vraiment? Qui serez-vous demain? Lâche ou glorieux. Traître ou fidèle. Poltron ou courageux. Et dans le même temps se déroule la vie de Jaime Deza, partagée entre la femme quittée à Madrid, Luisa, et la jeune Pérez-Nuix, entre les souvenirs du vieux Wheeler et les conseils du trouble Trupa, maître en formation. Ce cheminement, emboîté dans d’autres vies, dans d’autres intrigues que l’on pourrait dérouler ainsi à l’envi, sert de trame à l’ensemble des récits.

Dans ce dernier tome -qui vient de paraître en France, après avoir remporté un énorme succès en Grande-Bretagne- Jaime Deza, revenu à Madrid, clôt cette parenthèse. Il découvre à son tour qu’il peut être également autre. La violence qui est en lui suffit à le transformer en un ange de la mort qui lui était, croyait-il, étranger.

À la vérité, on ne trouve aucune autre entreprise contemporaine à laquelle comparer cette construction borgésienne d’un livre infini. Javier Marías a mis tout ce qu’il est et tout ce vers quoi il voulait tendre. Son roman est celui d’un grand horloger qui joue avec la pâte molle du temps, qu’il étire à loisir, ramasse et retourne par circonvolutions. Javier Marías ne l’explique pas. À peine consent-il à dire «qu’il est possible d’écrire un roman-fleuve qui se déroulerait pendant beaucoup d’années et beaucoup de générations, mais que là n’était pas son propos.» On conçoit que chacun des êtres possède leur double inconnu, fidèle en cela à une conception même de l’écrivain selon laquelle «nous sommes également composés de ce que l’on a fait ou de ce que l’on aurait pu faire.»

Universalité

À ce jeu avec le temps s’ajoutent la distorsion et l’ambiguïté de la langue. Quand on le questionne à propos des noms de ses protagonistes, Javier Marías affirme qu’il ne s’est pas aperçu que le patronyme de Deza -ce tendre Jaime qui se change en exterminateur en toute fin de récit- ne peut se dire en anglais qu’en prononçant «death» (mort). Ou mieux, qu’il eut l’idée de baptiser le cynique inspirateur du bureau secret britannique, M. Trupa, soit celui qui donne le tempo, du nom d’un véritable réparateur de montres anciennes chez qui il amena la sienne à Bath (Angleterre).

Ajoutez à cela que l’ensemble des trois volumes sont de perpétuelles réminiscences des livres antérieurs. Que l’on y retrouve des citations et des titres. Que le sombre Curtadoy arrive en droite ligne d’un précédent ouvrage, «Un coeur si blanc». Que Javier Marías affirme qu’il ignorait la veille encore d’écrire son nom qu’il le ferait revivre. On comprend alors que cette oeuvre s’apparente à une création d’alchimiste, un miracle d’équilibre qui parle de la mémoire, de l’amour et de l’altérité. Qui voudrait être universelle.

Pourquoi mettre un point final, demande-t-on à l’auteur? Il répond sagement : «Je ne savais pas un mois plus tôt que mon livre allait être terminé. Quand il s’est arrêté, j’ai eu une immense impression de vide, je me suis retourné sur huit ans de ma vie. Épuisé. Physiquement et intellectuellement. Aujourd’hui quand j’écris, je me demande qui sont ces intrus, ces gens-là qui s’invitent sous ma plume. Où sont passés mes vieux compagnons Trupa, Wheeler, Deza et Curtadoy. Ils me hantent.» C’est l’auteur qui le dit dans ce grand salon vide du VIe arrondissement. Voilà pourquoi, quand on rencontre cet écrivain-là, on a l’impression d’être dans son roman. Un autre univers. Un autre temps. Tout ce qui est de l’ordre d’un créateur.

YVES HARTÉ

Sud Ouest, 24 Janvier 2010

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