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7th Enero
2010
written by zonafantasma

Face à face. Rarement expression aura été plus appropriée. Quand Javier Marías vous ouvre la porte de son appartement, dans un immeuble médiéval du centre historique de Madrid, il est impossible de ne pas le fixer avec attention. Non pour s’assurer qu’on ne s’est pas trompé d’étage. Ou parce qu’on a appris à regarder dans les yeux les gens que l’on salue. Mais parce qu’on arrive tout imprégné de ses livres et que, pour cette raison même, on se prend soudain, comme son héros, à détailler et “interpréter” chaque visage…

Un ovale parfait, trois rides bien parallèles barrant un front un peu dégarni de quinquagénaire, une paupière légèrement tombante… Se peut-il que tout cela puisse, comme on dit, “faire sens” ? Plus tard, alors qu’il est assis dans le canapé du salon et propose du chocolat noir, l’idée revient avec insistance. Menton, joues, sourcils, oreilles… Comment un simple assemblage de chairs peut vraiment dire, prédire ou trahir quelque chose ?

Depuis plus de huit ans, Javier Marías travaille sur le visage. Aucun lien avec la moindre démarche morphopsychologique ou physiognomonique douteuse ! Aucun rapport non plus avec l’oeuvre de Levinas, pour qui le visage de l’autre nous investit d’une responsabilité. Non. Ton visage demain, une trilogie commencée en 1998, est bien d’abord une entreprise romanesque - touffue, complexe, très complexe même parfois et qui sollicite sans cesse le lecteur -, mais où, comme le titre l’indique, le visage joue un rôle central. On peut le comprendre, d’ailleurs. Le visage n’est-il pas au fond le thème privilégié de l’art depuis le paléolithique ? Celui qui hante le dessin, la peinture, la sculpture depuis La Dame à la Capuche de nos lointains cours de préhistoire ?

En littérature, ce motif est sans doute moins présent, et l’approche de Marías n’en est que plus singulière. Dans les trois tomes de Ton visage demain, le héros-narrateur, Jaime, a la capacité de percer à jour les êtres en observant leurs traits et en imaginant la façon dont ils vont vieillir, bref de les “voir” vraiment, de les jauger, de savoir - c’est ce qui obsède Marías et son narrateur par-dessus tout - s’ils se comporteront plus tard en héros ou en lâches.

“La lâcheté. Oui, Pérez Nuix avait raison : on ne sait presque jamais ce que c’est, remarque Jaime, page 110. Elle ne se présente jamais à l’état pur. Le plus souvent (…), il n’y a pas moyen de la séparer de l’ensemble de ce qui nous constitue, de l’arracher au noyau de chacun de nous, ni de l’isoler.” Sera-t-on fort ou faible ? En général, nul n’en a la moindre idée, surtout pour soi-même. Et Marías note qu’il est d’ailleurs “oppressant d’ignorer cela et de savoir en plus qu’on ne l’apprendra jamais. Mais, dit-il, c’est ainsi que nous vivons”.

Jaime, lui, sait. A force de déshabiller les âmes, et “aussi fuyante que soit la lâcheté”, il ne la laisse pas échapper, il la capture. A travers “son visage demain”, il a cette faculté étrange de dire à (ou de) quiconque : “Tu es celui qui trahira. Tu es Judas. Tu es Iago…”

D’où vient donc cette étrange obsession ? Certes, dans de nombreux romans précédents, Marías procédait déjà par associations d’images ou d’idées - Un coeur si blanc (Rivages poche, 2004), Demain dans la bataille pense à moi (Rivages, 1996). Mais la trahison ? Avant de se lancer dans l’explication - et peut-être parce qu’il s’agit d’un passage délicat de son histoire familiale -, Javier Marías allume une nouvelle cigarette. Puis : “C’est un des principaux désirs que nous avons tous, dit-il, savoir de quoi l’autre est capable. Peut-être parce que nous avons tous expérimenté la déception ou la trahison. C’est exactement ce qui est arrivé à mon père, pendant la guerre civile espagnole… ” Marías explique comment son père, le philosophe et sociologue Julian Marías, mort en 1995, a été trahi par son “meilleur ami”, qui, pendant la guerre d’Espagne, le livra aux phalangistes comme “agent de Moscou”.

Le destin du père, la façon dont il a meurtri le fils, est donc ce qui sous-tend toute l’entreprise de Ton visage demain. Et cette interrogation qui revient comme un leitmotiv : “Comment peut-on ne pas voir (…) que celui qui finira et finit par nous perdre nous perdra ?, écrivait déjà Marías dans le premier tome, Fièvre et lance. Comment puis-je ne pas connaître aujourd’hui ton visage demain, celui (…) que tu ne me montreras que lorsque je ne m’y attendrai pas ?” Plus loin, il ajoutait : “Rare est la confiance qui n’est pas trahie tôt ou tard, rare est le lien qui ne s’emmêle pas ou ne fait pas de noeuds, et alors il finit par être trop serré et il faut tirer son couteau pour le trancher net.”

Quand on demande à Marías quel type d’existence on peut mener lorsqu’on est ainsi habité par le doute et la méfiance constante envers autrui, il préfère botter en touche. Expliquer, comme dans son livre, que le personnage de Jaime est aussi une métaphore de l’écrivain. “Aussi brillant et heureux qu’il ait été, le passé nous semble entaché d’ingénuité, note-t-il. C’est pourquoi il comporte toujours un élément d’irrémédiable fadaise, et nous fait sentir honteux d’être resté dans les nuages, d’avoir cru alors ce qu’aujourd’hui nous savons être faux, ou qui ne l’était peut-être pas, mais ne l’est plus, pour n’avoir ni résisté ni persévéré. L’amour qui semblait solide, l’amitié dont nous ne doutions pas…”

A cet égard, Jaime est comme l’écrivain, celui qui a les yeux décillés parce qu’il connaît le dénouement de l’histoire. Même si, précise Marías dans son français impeccable, “j’applique à l’écriture de mes romans le même principe de connaissances qui règle la vie”. Traduction ? “A 40 ans, on peut regretter de s’être marié avec telle personne ou d’avoir choisi tel métier, mais il faut s’y tenir. En littérature, c’est différent. Un romancier, lui, peut changer la page 10 si, page 300, il s’aperçoit qu’elle ne lui convient plus. Or moi, je ne fais pas cela. Je m’applique au contraire à rendre nécessaire ce qui, au début du livre, a pu me venir par hasard. Je le fais parce que ça m’amuse, c’est un défi supplémentaire. D’ailleurs, dans cette trilogie, il y a depuis le premier tome une tache de sang. On a beau frotter, il reste toujours une auréole. Preuve qu’on n’efface jamais rien.”

Parvenu au terme de son énorme trilogie, Marías avoue un sentiment de “videment”, comme il dit. Ses personnages lui manquent. Même Jaime ? “Personne n’aime savoir à l’avance. Cela nous fait horreur, une horreur biographique et une horreur morale”, écrit-il à la fin du livre. A moins, suggère-t-il, que “personne n’ose reconnaître qu’il voit ce qu’il voit”. Ce n’est peut-être pas faux.

Depuis qu’on a lu et rencontré Marías, on a beau se montrer vigilant et regarder les visages, force est d’avouer que souvent on n’y voit rien. On n’y apprend rien. Et peut-être est-ce mieux comme cela ?

FLORENCE NOIVILLE

Le Monde des Livres
, 7 janvier 2010

Ton visage demain. Tome III : Poison et ombre et adieu, de Javier Marías : quand le “roman sans fin” s’achève

Il disait que ce serait “un roman sans fin”. “Du type dont le Quichotte ou La Recherche seraient l’exemple.” Un livre sur la mémoire, l’amour, la peur, la violence, l’autre… Comment pareil ouvrage pourrait-il d’ailleurs s’achever ? Aujourd’hui, Javier Marías vient pourtant de mettre un point final à Ton visage demain, une trilogie de près de 2.000 pages, à laquelle il travaillait depuis 1998. “Comme disait Borges, le point final, on le met sûrement par fatigue !”

Avec d’innombrables sauts, digressions, dilatations de la pensée et des phrases, ce troisième tome, comme les précédents, fourmille d’histoires dans l’histoire. On y retrouve Jaime - alias Jacobo ou Jack -, agent du MI6 à Londres, travaillant pour l’énigmatique Tupra au sein d’une mystérieuse équipe de traducteurs-analystes-espions où ses talents d’interprète des visages font merveille - il doit rendre “des avis sur les gens, dire s’ils peuvent être utiles ou non et à quoi”. En l’occurrence, le voici aux prises avec la superbe Pérez Nuix, dont le bas file de façon troublante à mesure que la nuit avance. De fil en aiguille, pris dans un imbroglio madrilène, l’agent secret philosophe finira par découvrir une vérité essentielle le concernant, c’est-à-dire par voir son propre visage demain.

FLORENCE NOIVILLE

Le Monde des Livres, 7 janvier 2010

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